Filiation, vérité et mensonge : jusqu’où peut-on maquiller l’origine d’un enfant au nom du “bien” ?

La vérité différée est-elle une maltraitance douce ?

Il y a des silences qui hurlent dans la tête des enfants. Des vérités camouflées sous prétexte de les “protéger”. Des histoires fabriquées de toutes pièces pour colmater les failles de l’abandon. Et toujours cette même question : jusqu’où peut-on aller au nom de leur bien ? Quand on maquille une origine, on ne la fait pas disparaître. On la rend toxique. Intenable. On en fait une blessure invisible, mais terriblement agissante.

Une vérité inclassable : ce que l’on tait, ce que l’enfant ressent

Les enfants sentent. Avant même de savoir, ils pressentent. Il y a une étrangeté dans le regard, un flottement dans les mots des adultes, une gêne autour des dates, des papiers, des récits. Et puis il y a ces silences qui font plus mal qu’un cri. L’enfant n’a peut-être pas les mots, mais il a l’intuition.

Taire l’origine d’un enfant, ce n’est pas le protéger. C’est l’éloigner de lui-même. C’est lui voler la seule chose qu’il possède vraiment : son histoire. Même incomplète. Même douloureuse. Parce qu’un enfant peut tout entendre, sauf le mensonge.

La vérité différée : protection ou trahison silencieuse ?

On entend souvent : “Il est trop jeune pour comprendre.” Alors on attend. On reporte. On embellit. On transforme la mère biologique en “fée disparue” ou en “tante lointaine”. On maquille les dossiers. On change les dates. On s’autorise des arrangements avec la réalité. Pour que l’enfant vive mieux, croit-on.

Mais à quel prix ? Le jour où la vérité surgit, et elle surgit toujours, elle emporte avec elle la confiance, le lien, l’image de soi. Ce que les adultes oublient, c’est que l’enfant ne pleure pas la vérité. Il pleure le mensonge. La vérité différée n’est pas un soin. C’est une fracture. Douce, certes, mais profonde. C’est une forme de maltraitance institutionnelle déguisée en amour protecteur.

Dans le monde occidental, on a inventé l’accouchement sous X : un dispositif qui autorise une femme à mettre au monde un enfant dans l’anonymat total. Plus de trace. Plus de mère. Plus d’histoire. Un blanc. Une page vide à remplir par les institutions. Dans le monde musulman, on a la kafala : une pratique où l’enfant sans filiation est confié à une famille sans possibilité d’adoption. Mais dans de nombreux cas, les dossiers sont incomplets, les antécédents médicaux effacés, la réalité des abandons niée.

Et entre ces deux mondes, il y a des enfants. Des êtres humains dont l’existence commence encore trop souvent par une dissimulation. Une stratégie de l’oubli, érigée en système. Comme si la vérité était trop encombrante pour être assumée.

La vérité n’est pas une option : elle est un droit

La Convention européenne des droits de l’homme est claire : “tout enfant a le droit de connaître ses origines.” Ce n’est pas un luxe. Ce n’est pas une faveur. C’est un droit fondamental. Parce que l’identité n’est pas un accessoire. C’est une structure intérieure. Un socle. Et pourtant, combien d’enfants adoptés, makfûls, n’ont jamais accès à leur acte de naissance complet ? Combien de dossiers manquent volontairement de détails ? Combien de familles vivent avec la peur que l’enfant découvre “la vérité” un jour ? Ce n’est pas un secret, c’est un mensonge maintenu à l’échelle institutionnelle.

Vers une éthique de la transparence : dire sans blesser, révéler sans briser

Dire la vérité, ce n’est pas tout dire. C’est choisir le moment, les mots, l’espace. C’est préparer l’enfant à intégrer cette vérité à son histoire, sans s’effondrer. Il ne s’agit pas de tout balancer comme un verdict. Il s’agit de l’accompagner vers sa propre narration. Et pour cela, il faut des structures. Des professionnels formés. Des dossiers complets. Des familles prêtes. Et surtout : une volonté d’arrêter de mépriser l’histoire des enfants.

Un enfant sans contexte d’abandon, sans vérité, sans origine connue, c’est un enfant sans racines. Un enfant sans racines, c’est un adulte en errance. Ce que l’on cache aujourd’hui au nom de l’amour, reviendra demain comme un boomerang. Il est temps d’arrêter de penser que l’enfant est trop fragile pour affronter la vérité. Ce n’est pas la vérité qui le brise. C’est le mensonge institutionnalisé.

La vérité en Kafala : quand dire devient difficile

accompagnement kafala france

Il y a des vérités qu’on aimerait taire, dissimuler, ou retarder. Pas par égoïsme, mais par amour.

Dans certains contextes, la vérité autour de la naissance et de l’abandon est d’une violence extrême : inceste, viol, dépôt sauvage dans une poubelle, un sac plastique, un terrain vague.

Ces réalités soulèvent une question légitime :

Est-ce que dire la vérité va vraiment sauver, apaiser ou renforcer l’enfant ?

Ou ouvre-t-on la porte d’un gouffre solitaire, dans lequel il pourrait se perdre, malgré toute notre volonté de le protéger ?

Pour beaucoup de kafils, l’annonce devient alors un poids, un moment qu’on redoute, qu’on retarde. Certains en parlent comme d’une sentence. D’autres ne trouvent même pas les mots. Et pourtant… c’est précisément ici qu’un accompagnement devient essentiel.

Un accompagnement stratégique pour ne pas être seul

Ce n’est pas une décision à prendre seul, dans le silence ou la culpabilité.

Il existe des professionnels, des thérapeutes, des psys formés, des enfants devenus adultes qui sont passés par là, des kafils qui ont osé dire, et qui peuvent guider. Rejoindre une communauté, se faire aider, préparer cette annonce, adapter le discours à votre quotidien, vos habitudes, la maturité de votre enfant, c’est déjà poser un cadre de sécurité et d’amour autour d’un moment difficile.

Dire la vérité… mais comment ? et pourquoi ?

Oui, certains contextes sont plus violents que d’autres. Mais ici, il ne s’agit pas de hiérarchiser la souffrance.

Un abandon reste un acte fort, marquant, souvent indélébile.

Il ne se répare pas. Mais il peut être accompagné, compris, et reconnu. Et cela, pour beaucoup de makful-s, c’est déjà une bénédiction immense. Mais à nos yeux, et au nom de toute l’équipe de Kafala & Co, la plus grande bénédiction, c’est le lien entre l’enfant et sa religion.

Ce n’est pas un conseil symbolique ou “léger”.

C’est, dans bien des cas, une clé puissante de réconciliation intérieure, de paix, de résilience.

Pas une promesse de “réparation complète”, mais un véritable apaisement. Une lumière possible.

Il n’y a pas d’âge parfait, il n’y a que des cœurs prêts

Dire la vérité à un bébé dès son arrivée n’est pas une formule magique.

Chaque enfant a son rythme, sa sensibilité, son histoire, son langage. Ce n’est pas à nous d’imposer un moment, mais de l’écouter, l’observer, construire une confiance qui permet la révélation, non la blessure.

Alors oui, dites la vérité.

Mais pas seuls. Entourez-vous. Faites-vous accompagner. Analysez, écoutez, observez. Et surtout : placez Dieu au centre de votre projet, de vos intentions, de vos décisions.

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