Makfûl en France : Entre deux mondes, l’enfant sous kafala face au vide juridique et identitaire

Le paradoxe d’un enfant « entre deux mondes »

« Protéger un enfant placé sous kafala en France est impossible sans une grille de lecture enracinée dans une double culture. »

Cette phrase résume la complexité du parcours des enfants makfûl dans l’Hexagone. Entre un droit français universaliste et la tradition juridique musulmane, l’enfant par kafala est souvent relégué à un statut flou, ni adopté, ni simplement placé, sans reconnaissance claire qui respecte son histoire et son identité. Ce paradoxe n’est pas qu’une question administrative : il façonne l’existence même de ces enfants, leur construction identitaire et leur place dans la société française et maghrébine. Ce texte vise à décrire ces tensions, à déconstruire les mythes, et à proposer une voie incarnée et plurielle pour une reconnaissance juste et durable.

Le cadre juridique franco-maghrébin : un choc de paradigmes

Le droit français, universaliste et laïc

Le droit français repose sur un modèle laïc et universaliste, notamment dans sa conception de la filiation et de la protection de l’enfant. L’adoption plénière efface la filiation d’origine pour créer un lien juridique complet avec la famille d’accueil. Ce modèle, profondément inscrit dans le Code civil, vise à assurer une sécurité juridique forte et claire à l’enfant, assimilé à un nouveau membre de la famille. Cependant, ce modèle ne reconnaît pas la kafala entièrement, pourtant institution reconnue par le droit musulman, en droit international,mais aussi, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient, comme une forme de filiation ou de protection comparable. Ainsi, la kafala reste, en France, une mesure de tutelle ou d’autorité parentale déléguée, sans reconnaissance pleine.

Le droit musulman, fondé sur la sharia et la préservation de la filiation d’origine

À l’inverse, le droit musulman interdit l’adoption plénière ou simple, dans le sens occidental du terme (tabanni), car il efface la filiation d’origine, ce qui est proscrit. La kafala permet d’assurer la protection et l’éducation de l’enfant tout en respectant son origine biologique et sa filiation naturelle. Comme l’explique le Centre de Recherche et d’Études sur le Droit et les Institutions de la Famille (CEREDAF), la kafala est « un engagement moral, social et religieux qui garantit à l’enfant un cadre protecteur, sans altérer ses droits héréditaires ni sa filiation » (CEREDAF, 2019).

Une double culture à gérer, un vide à combler

L’enfant makfûl, placé sous kafala en France, vit un paradoxe. Il appartient à une famille singulière, porteur d’une double identité : française et maghrébine, mais le système juridique français ne sait pas comment inscrire cette singularité. Chez kafala&Co, nous pensons que :

« Ce n’est pas l’enfant qui est hors système, c’est le système qui refuse la complexité »

Cette phrase sonne comme un cri de vérité : la kafala est perçue comme une exception, un sujet “exotique” qui dérange. Le vide juridique produit un vide symbolique : absence de statut clair, invisibilisation, et parfois sentiment d’illégitimité pour l’enfant lui-même.

La posture des Kafils : gardiens d’une institution sacrée

Les familles kafils, ne sont pas de simples délégataires d’autorité parentale. Ils sont les garants d’une transmission culturelle, religieuse et affective essentielle. Leurs rôles vont bien au-delà des cases juridiques. Nous pensons, et nous savons que leur rôle, est une transmission, ce sont des gardiens, ce n’est pas juste une délégation d’autorité parentale, ce n’est pas une tutelle. C’est toute une institution avec des enjeux immenses derrière.

Cette posture mérite d’être reconnue, valorisée et soutenue. Car elle porte la bénédiction et la responsabilité d’une institution millénaire, qui mérite le respect autant en France qu’au Maghreb.

Enjeux pratiques et symboliques : quelles conséquences pour l’enfant makfûl ?

Sur le plan juridique

L’absence de reconnaissance d’un statut spécifique crée une insécurité juridique. L’enfant peut se retrouver sans filiation claire, ce qui impacte l’accès à certains droits (héritage, nationalité, voyage(s) etc.).

Sur le plan identitaire et symbolique

L’enfant peut souffrir d’un vide identitaire douloureux, entre deux mondes qui ne s’accordent pas. La perte de reconnaissance symbolique de sa filiation d’origine peut être un facteur de trauma, selon plusieurs études sur l’impact des statuts légaux sur le développement psychologique de l’enfant (Goffman, 1963 ; UNHCR, 2018).

Vers une troisième voie : la reconnaissance d’un statut incarné

La kafala ne peut être réduite ni au culturalisme paralysant ni à un universalisme dominant qui écrase ses spécificités. Elle appelle à une reconnaissance pluridisciplinaire, incarnée et adaptée à la réalité des familles concernées. Kafala&Co milite pour un accompagnement qui respecte la double culture, avec une équipe pluridisciplinaire : juristes, psychologues, assistantes sociales, engagée dans cette voie.

Un appel à la mobilisation

La question de la kafala en France dépasse le juridique. C’est un enjeu politique, identitaire et éthique. La reconnaissance pleine et respectueuse de la kafala est une urgence pour protéger ces enfants, leurs familles, et les valeurs qu’ils incarnent.

Sources principales utilisées

  • CEREDAF, La kafala dans le droit musulman et son application, 2019