Quand tu portes la douleur de quelqu’un dont tu ignores le nom.

Une blessure invisible, mais tenace
Ils ne le savent pas toujours. Mais ils portent en eux un poids qui ne leur appartient pas. Un vide, un silence, un malaise diffus. Les enfants pris en charge dans le cadre de la Kafala ne naissent pas avec des traumatismes visibles. Et pourtant, ils héritent souvent d’une charge émotionnelle silencieuse, transmise par l’abandon, la honte, l’exclusion.
C’est ce qu’on appelle la transmission transgénérationnelle. Ou, plus brutalement : la honte héritée
L’enfant “sans origine” : une énigme identitaire
Quand un enfant ne connaît pas son histoire, son inconscient comble les trous. Il fantasme, il imagine, il se protège. Ou il fuit. Le fait de ne pas savoir qui on est, d’où l’on vient, pourquoi on a été confié, crée un brouillard mental qui peut altérer la construction du moi. Et souvent, le discours des adultes — “l’important c’est l’amour”, “ce qui compte c’est l’avenir” — ne fait que renforcer le tabou. L’enfant comprend qu’il ne doit pas poser de questions. Alors il garde sa douleur pour lui, jusqu’à ce qu’elle éclate ailleurs : troubles du comportement, anxiété, repli, colère.
Les kafils aussi transmettent : leurs peurs, leurs silences, leurs blessures
L’enfant n’hérite pas que du vide de ses origines. Il hérite aussi de ce que le kafil ne dit pas. De ce que les institutions ne disent pas. De l’inconfort du système. Un kafil qui n’a pas fait la paix avec le parcours de l’enfant, qui nie l’importance de ses origines ou de son histoire, transmet, malgré lui, un message : “Ce passé est honteux. N’y touche pas.” C’est ainsi que la honte devient un fil rouge dans la psyché de l’enfant. Une honte sourde, pas toujours identifiable, mais omniprésente.
La psychogénéalogie comme outil de guérison
Explorer l’arbre invisible. Nommer les absents. Mettre de la lumière sur ce qui a été tu. C’est là que la psychogénéalogie entre en jeu. Non pas pour inventer une histoire, mais pour réhabiliter une mémoire.
L’enfant a besoin de symboles, de récits, de vérités. Même fragmentaires. Même douloureuses. Il a besoin qu’on lui dise : “Tu viens de quelque part. Tu as une histoire. Et tu as le droit de la connaître. Tu n’es pas responsable de la douleur que tu portes. Mais tu peux choisir de ne pas la transmettre. En tant que kafil, en tant qu’accompagnant, en tant qu’institution, notre devoir est de redonner à ces enfants leur droit le plus fondamental : celui de savoir. Pas pour les enfermer dans leur passé, mais pour qu’ils puissent, enfin, choisir leur avenir.
Si tu es un makful devenu adulte, adopté-e par kafala ou non, ou si tu accompagnes un enfant marqué par ce vécu, un espace existe : La consulation adopté-e makful : un espace bienveillant, confidentiel, pour déposer ton histoire, explorer ce que tu ressens, chercher, comprendre, reconstruire.
Leila thérapeute spécialisée : Reçoit enfants, ados et adultes concernés par l’histoire de la kafala ou de l’adoption, avec une approche sensible aux questions identitaires, culturelles et transgénérationnelles.
Ce que nous constatons, au fil des récits de vie, c’est que les enfants issus de la Kafala portent souvent une charge émotionnelle qui ne leur appartient pas. Une honte sourde, transmise dans les gestes, les silences, les maladresses verbales, ou l’omission chronique de la vérité.
Cette honte n’est pas la leur.
Elle est celle d’un système, d’un moment d’égarement, d’une société qui cache, enterre, juge.
Un enfant abandonné dans un sac plastique, un hall d’immeuble ou une poubelle n’est pas un enfant honteux. Il est victime d’un contexte social et familial d’une violence extrême – mais ce contexte ne doit pas devenir son identité. Le trauma initial peut être immense. Et c’est justement là que le rôle du kafil ne consiste pas à camoufler, mais à accompagner stratégiquement l’accès à la vérité, avec amour, soutien, guidance professionnelle et ancrage spirituel.
Bien sûr, l’annonce de l’abandon, surtout lorsqu’il est lié à des faits aussi graves que l’inceste ou le viol, soulève des dilemmes éthiques profonds. La vérité guérit-elle toujours ?
Pas seule.
Sans cadre, sans timing, sans écoute, la vérité peut effectivement créer un gouffre. Mais ce n’est pas la vérité qui blesse : c’est l’absence d’accompagnement autour de cette vérité.
Ce n’est pas la violence du passé qu’il faut taire, mais la honte qu’il faut refuser d’entretenir
De nombreux kafils hésitent, repoussent l’annonce, redoutent “le moment fatidique” comme une sentence. Certains se persuadent que répéter à un bébé qu’il a été adopté suffit à en faire une vérité digérée. Mais chaque enfant a son rythme. Chaque histoire demande d’être accueillie dans sa complexité.
C’est ici que l’aide de thérapeutes, de psychologues spécialisés, d’autres kafils et même de jeunes makfuls adultes est non seulement précieuse, mais essentielle. Se reconnecter à une communauté qui comprend les enjeux, ne pas rester seul, pouvoir poser les mots justes, au bon moment, voilà ce qui peut transformer la douleur en point d’appui.
La honte n’a pas sa place en islam
Et rappelons-le : l’islam ne connaît pas cette honte que beaucoup projettent sur les enfants sans filiation. Le Prophète ﷺ était orphelin. Et il a élevé les orphelins à la plus haute dignité.
Le hadith est limpide :
« Moi et le garant de l’orphelin, nous serons au paradis ainsi », dit-il en joignant ses deux doigts.
(Boukhari)
À travers la Kafala, ce n’est pas une dette sociale que le kafil paie, c’est un acte d’élévation spirituelle. Il ne sauve pas un enfant “déshonoré”, il se rend disponible à un lien d’âme qui peut changer deux destins. La honte, elle, n’existe que dans les constructions humaines : patriarcales, juridiques, culturelles. La miséricorde divine, elle, ne stigmatise pas. Elle accueille.
La vérité ne guérit pas seule. Mais sans elle, rien ne guérit.
C’est ce que nous martelons chez Kafala & Co : il ne s’agit pas de “dévoiler” pour se décharger, ni de “protéger” en occultant. Il s’agit de préparer le terrain, écouter, observer, tisser du lien et faire de la place à Dieu dans ce processus.
La vérité n’a pas d’âge parfait. Elle n’est pas une recette. Mais elle est un droit. Et lorsqu’elle est transmise avec amour, avec des mots justes, au moment juste, elle devient une clé. Une clé vers l’apaisement, vers la fierté d’avoir traversé, vers une spiritualité plus consciente et plus forte.
Les mots de Dounia , makful, adoptée, survivante
Il y a des parcours qui brisent le silence mieux que tous les discours.
Dounia a été recueillie par Kafala au Maroc à l’âge de 11 ans, puis adoptée par un couple français par le biais d’une adoption pleine, dans un cadre où ni les valeurs de la Kafala, ni les repères culturels, ni la sécurité affective et psychologique n’ont été respectés.
Son père adoptif l’a agressée sexuellement. Et c’est en parlant, en osant, en nommant l’innommable, que Dounia a trouvé la force de dénoncer et de reprendre possession de son histoire. Avec son accord, et dans le respect de son parcours courageux, nous partageons ici l’un de ses premiers mots publics, qu’elle déploiera bientôt sur nos réseaux :
« La honte, ce n’est pas moi. C’est le système qui m’a abandonnée. Et j’ai enfin compris que j’avais un combat à mener pour qu’on entende mon histoire. »
Ces mots, simples et profonds, résument toute l’ampleur du sujet. Ils nous rappellent que l’enfant makful n’est pas un enfant “sauvé” une fois placé. Il est un être en construction, en quête de vérité, de protection, de sens. Et que le silence, le tabou, le mensonge par “amour”, ou l’exil identitaire peuvent être autant de violences supplémentaires.
C’est pourquoi nous œuvrons, chaque jour, pour que plus jamais une histoire comme celle de Dounia ne se répète dans l’indifférence.
