
Quand l’intention spirituelle du recueil s’effondre face à l’inhumanité administrative.
Il y a, à l’origine de la Kafala, une intention sacrée : celle de tendre la main à l’enfant privé de soutien. Un geste d’amour enraciné dans la tradition prophétique. Et puis il y a la réalité contemporaine : des familles en guerre avec l’administration française, des enfants pris en otage par des statuts incompréhensibles, et des institutions qui ferment les yeux au nom d’une neutralité mal interprétée. Ce fossé entre l’élan spirituel et le traitement administratif tue lentement la noblesse du geste.
1. Un acte de foi et de miséricorde : retour aux sources spirituelles de la Kafala
La Kafala, dans sa source islamique, n’est pas une adoption. C’est un engagement moral et affectif, sans rupture de filiation, qui permet à un enfant sans soutien d’être élevé dans la dignité. Le Prophète Mohammed (sws) a lui-même été orphelin, puis, Kafil. Il a transmis cette responsabilité comme un acte de rahma : une miséricorde concrète, structurée, assumée. La Kafala est l’alternative musulmane à l’abandon. Elle préserve l’identité, l’origine et la mémoire de l’enfant. Elle ne nie pas son passé, elle l’accueille.
Mais quand cette pratique traverse les frontières et arrive en France, elle perd sa charge symbolique. Elle devient suspecte, surveillée, décortiquée — comme si un tel geste n’était crédible qu’avec une filiation biologique à l’appui.
2. Face au mur administratif français : quand les principes religieux se heurtent aux textes laïcs
En France, la Kafala est juridiquement tolérée… mais jamais pleinement acceptée. L’État refuse de lui donner un cadre clair. Les kafils sont donc en permanence dans le flou : est-ce une autorité parentale ? Un lien civil ? Une simple garde ? On jongle entre reconnaissance de décisions étrangères, refus de visas, encadrement fragiles et procédures kafkaïennes.
Pourquoi ? Parce qu’on a peur de la religion. Parce qu’on confond neutralité et ignorance. Et parce qu’on continue à penser l’enfance comme un bien de l’État, sans faire place à d’autres visions du soin, de la responsabilité et du lien.
Résultat : des enfants qui n’existent pas totalement aux yeux de la loi. Des familles qui vivent dans la peur. Et des institutions qui ferment les yeux sur les conséquences à long terme de cette invisibilisation.
3. Des familles en errance : discrimination, fatigue mentale, et rejet systémique
Les kafils ne sont pas seulement confrontés à des lenteurs administratives. Ils font face à un rejet systémique. Ils doivent justifier leur projet, prouver leur bonne foi, s’expliquer encore et encore. Le soupçon est constant : pourquoi un enfant du Maghreb ? Pourquoi sans lien de sang ? Pourquoi sans adoption plénière ?
Derrière cette méfiance, il y a une forme de racisme institutionnel. Une incapacité à reconnaître que d’autres cultures peuvent porter un modèle familial différent, mais tout aussi légitime. Il y a aussi une ignorance des enjeux psychologiques liés à l’abandon, à l’attachement, à l’intégration.
La fatigue mentale des kafils est immense. Parce qu’en plus de devoir être de “bons parents”, ils doivent devenir juristes, médiateurs, combattants. Ils doivent protéger leur enfant contre un système censé le protéger.
4. Réconcilier les deux mondes : comment penser une Kafala franco-compatible
Il ne s’agit pas d’imposer un modèle religieux à l’État. Il s’agit de reconnaître une réalité sociale qui existe déjà. Il s’agit de créer un pont entre l’intention spirituelle de la Kafala et les exigences de protection de l’enfance en France.
Une Kafala “franco-compatible”, ce n’est pas une exception culturelle. C’est une solution humaniste. Elle suppose une formation des acteurs sociaux, une reconnaissance de la spécificité du lien, et surtout une volonté politique de sortir du flou.
Elle suppose aussi que l’on cesse de plaquer nos représentations occidentales de la parentalité sur toutes les réalités. Que l’on fasse confiance aux familles. Et que l’on écoute les enfants, ces enfants qui ont besoin de stabilité, de sécurité, de sens — pas d’un statut illisible.
5. Pour une réforme systémique : la France doit sortir du déni
Tant que la Kafala restera dans une zone grise, la France échouera dans sa mission de protection de l’enfance. Car refuser de reconnaître un lien légal, c’est précariser une vie entière. Ce n’est pas un débat théorique. C’est une question de justice, de dignité, de cohérence.
La réforme de la Kafala en France ne peut plus attendre. Elle doit passer par :
- une reconnaissance claire du statut de l’enfant recueilli,
- une simplification des démarches de régularisation,
- un travail de sensibilisation massif dans les préfectures, les ASE, les juridictions.
Les kafils ne demandent pas de privilèges. Ils demandent le droit de protéger, d’élever, d’aimer un enfant dans un cadre légal juste. C’est le minimum.
La Kafala est un miroir. Elle révèle notre capacité collective à accueillir l’Autre, à honorer la diversité des liens, à faire place à la miséricorde dans un système trop souvent bureaucratisé. La France a le choix : continuer à nier. Ou choisir d’évoluer.
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