Le Manque de Données Officielles sur la Kafala : Un Tabou Sociétal et un Vide Institutionnel

 

La Kafala, institution légale dans plusieurs pays du Maghreb, est un processus complexe qui concerne chaque année de nombreux enfants, leurs familles et les acteurs du secteur. Pourtant, un aspect crucial reste inexploité et souvent négligé : le manque de données fiables et actualisées sur les enfants abandonnés et les parcours de Kafala. Ce vide informationnel a des conséquences profondes sur l’accompagnement des familles et la compréhension globale de l’institution. Pourquoi ce manque de données persiste-t-il ? Et pourquoi est-il indispensable de combler ce fossé pour mieux servir les enfants et les familles concernées ?

Une Absence de Données Officielles dans le Maghreb : un Vide Crucial

L’une des études les plus notables sur le sujet de l’abandon d’enfants dans le Maghreb est celle d’Émilie Barraud, qui a étudié le prisme de la Kafala dans plusieurs pays, notamment l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Son travail démontre une réalité inquiétante : malgré l’importance de la question et les enjeux humains, il existe une absence flagrante de données fiables et récentes sur la situation des enfants abandonnés et les processus de Kafala. En Algérie, par exemple, la dernière étude significative sur l’abandon d’enfants remonte à plusieurs décennies. Depuis, aucune étude exhaustive n’a été réalisée pour évaluer l’ampleur du phénomène ou pour comprendre en profondeur les impacts de l’abandon sur ces enfants. Ce constat est également vrai dans d’autres pays du Maghreb.

Cela semble paradoxal lorsque l’on considère que les données sont essentielles pour mieux comprendre et résoudre une problématique sociale aussi importante. Le manque de recherches et de chiffres empêche d’identifier clairement les besoins des enfants makfuls, les attentes des familles et les difficultés rencontrées par les professionnels de l’accompagnement. Sans données actualisées, il devient très difficile de mettre en place des politiques publiques efficaces et d’assurer un suivi cohérent.

L’Impact sur l’Accompagnement des Enfants : L’Incompréhension Persistante

Le manque de données sur les enfants abandonnés et leur parcours de Kafala a un impact direct sur l’accompagnement dont ils bénéficient. Comment peut-on répondre aux besoins spécifiques d’un enfant sans connaître la réalité du terrain ? Comment proposer un soutien adapté aux familles d’accueil sans avoir une vision précise des profils des enfants accueillis, de leurs besoins émotionnels et de leurs antécédents médicaux ? Ce manque de visibilité nuit à l’efficacité des interventions des acteurs sociaux, des consulats, et des associations qui œuvrent pour l’accompagnement des familles et des enfants Kafils.

Il est essentiel de disposer d’informations détaillées sur les parcours d’adoption et de Kafala pour mieux comprendre les problématiques spécifiques que rencontrent les enfants à chaque étape de leur intégration. Les enfants makfuls viennent souvent d’horizons très différents, avec des histoires de vies qui influencent leur développement émotionnel et psychologique. Sans données fiables, il devient presque impossible de personnaliser l’accompagnement et de garantir un suivi optimal.

La Voix des Enfants Adoptés : Une Absence Qui Dérange

Parlons encore des enfants eux-mêmes. La voix des enfants Makfuls, ceux qui vivent le processus, ceux qui subissent ses conséquences, est absente des débats. Très peu d’études se concentrent sur l’expérience subjective des enfants adoptés dans le cadre de la Kafala. Or, leur ressenti, leur vécu, sont essentiels pour comprendre les véritables enjeux émotionnels et psychologiques de ce processus.

Les enfants Makfuls, comme les enfants adoptés dans d’autres systèmes, ont besoin d’un espace où leur histoire peut être entendue, où leurs besoins peuvent être exprimés sans jugement ni stigmatisation. L’absence de témoignages directs est un vide qui empêche non seulement une meilleure prise en charge des enfants, mais aussi une meilleure compréhension du processus de Kafala dans son ensemble. Nous devons encourager les voix des enfants, les écouter, et adapter notre approche pour répondre à leurs besoins spécifiques.

Pourquoi ce Manque de Données ?

Pourquoi n’y a-t-il pas de réelles études en continu sur le sujet ?

Plusieurs facteurs expliquent ce vide. D’une part, il y a une complexité bureaucratique et une lenteur administrative dans les pays concernés. La Kafala, bien qu’ayant une forte dimension humaine, reste un sujet délicat et parfois tabou. De plus, le manque de formation spécifique pour les acteurs du domaine, comme les travailleurs sociaux, conduit à un manque d’intérêt pour la collecte de données systématiques.

D’autre part, la Kafala n’est souvent pas perçue comme une priorité par les gouvernements, ni par beaucoup d’institutions religieuses surtout en comparaison avec d’autres enjeux sociaux jugés plus pressants. Ce désintérêt institutionnel conduit à une gestion fragmentée des données, quand elles existent, et à une absence de politiques coordonnées pour surveiller et analyser les tendances.

L’Importance de Réaliser des Études et de Recueillir des Témoignages

L’urgence d’une collecte de données est manifeste. Sans statistiques fiables, il est impossible d’établir des priorités claires en matière de politique publique, de soutien aux familles, ou d’accompagnement psychologique pour les enfants. Les études doivent se concentrer sur les réalités du terrain : le nombre d’enfants abandonnés, les raisons de cet abandon, les parcours des enfants makfuls, les difficultés rencontrées par les familles d’accueil, et les répercussions de la Kafala sur l’identité et le développement des enfants.

Les témoignages des enfants doivent également être au cœur de cette réflexion. Seul un suivi sérieux et des études en profondeur permettront de prendre en compte leurs réalités et de leur offrir un avenir meilleur. L’institution de la Kafala doit évoluer en fonction de ces données, pour garantir un véritable accompagnement, en phase avec les besoins réels des enfants.

Un Appel à la Mobilisation Collective

Il est grand temps de combler ce vide de données et d’études. Les acteurs du domaine, qu’ils soient institutionnels, sociaux ou associatifs, doivent prendre conscience de l’importance cruciale de cette démarche. Nous avons besoin de chiffres, de faits, mais surtout de témoignages directs pour comprendre et améliorer la Kafala dans le Maghreb.

(si vous êtes kafil, commencer dès maintenant à contribuer à notre base de données à la page « parents kafils », en remplissant le formulaire destiné aux familles)

Nous devons également encourager les enfants à exprimer leurs histoires, à se faire entendre. Leur voix est tout aussi importante que celle des adultes qui les accompagnent. Collectivement, en tant que société, nous devons nous engager à combler ce manque de données et à orienter les politiques publiques vers une gestion plus éclairée, plus humaine et plus respectueuse des droits des enfants.

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